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Panorama

un Français et demi sur deux se prend pour un écrivain
ce qui fait de la France le premier producteur d’écrivains au monde
encore faut-il préciser
que cette marchandise est à peu près inexportable
les normes de pertinence et d’hygiène des partenaires commerciaux en la matière
ne les autorisant à accepter qu’une très petite partie de la production totale d’écrivains français
la France est quant à elle si friande de cette ressource
si grand est son besoin de produire du papier
qu’elle se place parmi les premiers importateurs mondiaux de littérature étrangère

 

le panorama n’est pourtant pas complet
il convient en effet d’y ajouter ce que l’Internet rend visible
ce qui ne signifie pas VU
mais qui découlait logiquement de la toute première proposition de ce poème
à savoir qu’un Français et demi sur deux se prend à un moment ou un autre de sa vie
à l’aube par exemple
au mitan
ou au crépuscule de sa vie
pour un écrivain
certains même
ne cessent de se prendre pour des écrivains leur vie durant
souvent plus courte que la moyenne notons-le cependant
ceux-là peut-être sont les plus malheureux
producteurs d’une denrée qui ne verra jamais le jour
et que personne n’est en mesure d’avaler de toutes façons

 

la littérature en France
jouit donc d’une situation incomparable

 

figurons-nous un instant
un excédent semblable se présenter dans un autre secteur de production
celui des pommes de terre par exemple
celui du lait
ou celui de l’alcool
il n’est pas à douter que le pays
croulant sous les denrées pourries
à défaut de trouver à l’écouler ailleurs
aurait à enfouir la marchandise dans de gigantesques fosses
couler ces tonnes de déchets au fond de l’océan
ou encore y mettre le feu
la France devenant un unique grand brasier
immortalisé par les satellites

 

d’aucuns ont d’ailleurs comparé la horde des écrivains à une forêt
forêt de signes et de vies ratées
c’est elle qui invisible à l’œil nu
pourrit en France silencieusement
et fait de ce pays
la plus grande décharge naturelle de mots à ciel ouvert.

 

 

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R.Walser, Le solitaire

LE SOLITAIRE

(on ne sait s’il est assis ou debout)

Le solitaire : Quelque part s’étendent des lacs, je vois leur miroitement. Dans les allées de la solitude tranquille, les feuilles chuchotent. Des tableaux, des poèmes, que j’ai vus et lus, revivent dans l’instant. Dans le silence, je joue le grand seigneur. Savoir si, d’aventure, j’aimerais être parmi des gens ? Pourquoi pas ? Mais je trouve que la fréquentation des hommes vous empêche de penser. Les distractions sont importunes. Le charme de la parole se perd aisément dans la parlote. Certes, j’ai bien envie de parler à quelqu’un. Comme on est ingrat ! C’est seulement quand on désire quelque chose qu’on voudrait bien dire merci. Ce qu’on a, on le méprise. Splendide est la liberté intellectuelle du solitaire, ses pensées créent instantanément des formes, des personnages ; pour qui pense, il n’y a pas de distances. Les échelles d’âge sont dépassées. Les frontières morales, c’est lui qui les trace, et il parle avec les vivants et les morts. Ceux qui me manquent, je leur manque aussi ; ils ont appris comme j’avais de l’entrain. Je n’ai peur ni du vacarme ni du silence. Seules les craintes sont à craindre. Au lieu d’aller vingt fois au concert, j’y vais une fois, et ce que j’ai entendu retentit alors puissamment pour moi à travers les vastes salles du souvenir. Le juste poids des mots, la mesure de leur effet, le discoureur les désapprend plutôt que le taciturne. Des ruisseaux au pétillement d’argent glissent en filets ravissants le long de la paroi rocheuse de l’imagination calme. J’apprécie plus la vie imaginaire que la vie réelle. Qui songerait à m’en blâmer ? Jeune, déjà je rêvais volontiers ; j’ai grandi et, en même temps, je suis devenu plus petit. L’existence monte et descend comme une ligne de collines, et demeure significative. Les lieux où l’on tient des discours significatifs ne sont pas ceux où la vie est la plus impressionnante. Les débats restreignent leur objet, absorbent peu à peu les sources. La conversation fatigue. Le solitaire est revigoré par le passé et le présent tout aussi bien. Si je voulais pleurer, comme cela ferait mauvais effet en société ! Ici, je le peux à ma guise. Il a fallu que je vienne ici pour apprendre comme les larmes sont belles, comme il est beau de se dissoudre en sentiment. Où m’est-il permis, ailleurs qu’ici, de déplorer la fierté, de descendre avec l’orgueil, comme le long d’un escalier, dans les bas-fonds du regret, d’être contrit envers mon amie, de me baigner dans d’implorantes humiliations ? Qui dit être aussi faible que le solitaire, et à qui ce courage donne-t-il autant de force ? L’irritation provient toujours de l’obligation de dissimuler, qui pour moi n’a plus lieu d’être. Laissez-moi donc ainsi ! Certes, je prive de mon savoir, de ma gaieté innée, de mon énergie et de mon art d’arranger et d’aplanir, les gens ligotés de mille manières par leur activité. Mais peut-être que d’autres déjà font suffisamment de bien, celui qui a confiance trouve toujours des excuses. Il faut aussi qu’il y ait quelqu’un qui soit négligent et qui croie joyeusement que cela ne fait pas de mal. Il est tout entouré de murmures de rajeunissements qui n’en finissent pas. Il entend le chant du fleuve originel à travers les heures de silence. S’efforçant de revenir vers moi, il s’amplifie. Il ne fuit pas les hommes. Comme j’aimerais me voir sympathique, comme je souhaiterais être intégré à leur cercle. Pourtant, je crois avoir fait ce que je pouvais pour ne pas me gaspiller. Je suis resté disponible.

R. Walser, Lettre à Ēdith

   LETTRE À ÉDITH.

 Au cas où tu me prêterais attention, je te ferais savoir qu’au repas de midi, qui consistait en du café et des gâteaux, j’ai tué trois guêpes. Ce geste me désole, mais elles me rendaient tellement nerveux, avec leur corps d’allure méchante. On n’abandonne pas volontiers ce qu’on aime à un contact impudent, aussi trouveras-tu peut-être ma conduite excusable.

 Je partis ensuite dans la campagne, passai par des petits bois où je m’entretins avec toi de manière circonstanciée. Tu n’as pas idée comme je trouve beau ton visage grave. Tandis que j’allais ainsi, tel un cheval, je te disais beaucoup de cajoleries. Peut-être que tu m’es la plus chère parce que je ne t’ai pas parlé, parce que je reste te devoir toutes les paroles.

 Une troupe d’écoliers m’a souri, avec de joyeux minois. J’ai entendu un garçon qui disait à un plus jeune : « Méchant que tu es. » J’aurais voulu que tu vois l’effet produit par cette flatterie. Est-ce que les reproches ne nous rendent pas souvent plus fiers que l’éloge ?

 Manger du pain et du fromage dans une auberge de campagne ne fait pas moins plaisir que de se faire servir des mets plus raffinés dans un cadre élégant. Au spectacle d’une partie de football, je me suis dit : « Prends donc exemple sur cette ardeur. » Deux tours surgirent tout d’un coup devant moi, sur un bâtiment on pouvait lire : Usines Radio Marconi.

 Deux personnes que je croisai me parurent être un infirmier et une infirmière ; car je savais qu’à proximité se trouvait un asile psychiatrique. Avec une badine ou une baguette, je faisais tomber les feuilles d’automne qui pendaient isolément, provocantes. Ce qui attire l’attention suscite vite en nous une envie de lui faire la leçon, ce qu’on appelle une remontrance. Certes, ce n’était pas une distraction très délicate.

 Une maison de maîtres éveilla en moi le désir d’y habiter. Le salon possèderait une bibliothèque, j’y lirais toute la journée et je commettrais le méfait d’y oublier la réalité à force de jouissance intellectuelle.

 Pendant un moment, je savourai l’idée qu’au Texas, dans le temps, on attelait des nègres devant les voitures où les dames trônaient, brandissant des fouets.

 Il faut que tu saches que, voilà des années, je me plantais parfois devant la vitrine d’une librairie berlinoise, dans le quartier animé des cafés et des théâtres, et je consacrais mon intérêt à des volumes portant des titres comme Us et coutumes de Louisiane. Dans la boutique siégeait une femme imposante et, pour le dire sans préjugé, en même temps usée par la vie. Non loin de là était situé un restaurant fréquenté surtout par des Suisses.

 L’un des établissements s’appelait « l’Étable ». On y écoutait un orchestre féminin, dont le chef me dit qu’il était originaire de Bienne ; je répondis que je trouvais cela fort sympathique, ayant moi-même grandi dans cette ville.

 Chez Aschinger, il y avait de la salade de pommes de terre à la saucisse ou, si l’on visait plus haut, des pigeons rôtis. Ces derniers me ravissent encore rétrospectivement. Les produits de l’art culinaire peuvent vous rester chers comme le souvenir d’un bon livre.

 Dans ce même quartier se trouvait un cimetière, avec des tombes datant de l’époque des romantiques. La circulation automobile de la grande ville grondait avec fracas tout à côté, sans aucune piété, mais ce sont souvent les contrastes, et non les concordances, qui nous forcent à faire attention.

 Le soir, je suis arrivé dans une ville et je suis allé d’une taverne à l’autre ; dans l’une d’elles, seule une jeune fille était assise, qui écrivait je ne sais quoi.

 Dans l’auberge des vins espagnols, je me fis servir du vin de Catalogne, avec du salami et de la musique. Il y avait un piano électrique. Ce dernier m’affecta extrêmement. La patronne refusa le vin que je l’invitais à boire ; elle avait de beaux yeux et me fit l’honneur de quelques coquetteries. Son époux m’eut dès lors à l’œil.

 Des revues étaient posées sur une table ovale. Le salami était excellent. Je sortis de la salle dans la simple intention d’aller au petit coin dans la cour. On se méprit sur la délicatesse de mon projet. Le patron me suivit sournoisement et me demanda des comptes, sur quoi je l’apaisai en exhibant un billet de cinquante.

 Un portefeuille instaure des relations et modifie les opinions. Ce qui était en train de se déglinguer, l’argent le recolle avec une prestesse incroyable.

 Dans le café suivant, on faisait de la politique et j’y prêtais aussitôt la main. La serveuse me dit qu’elle serait heureuse si je me souciais le moins possible de cette conversation et si, plutôt, je m’en allais peut-être rapidement. Je déférai à ce désir.

 J’entrai en vacillant dans un salon de thé et j’y bus même, en oscillant, encore du cognac. Deux musiciens, pour me faire plaisir, jouèrent du Grieg, mais le maître des lieux me déclara la guerre ; il me pria de sortir dans un petit couloir. Là, il m’exposa que je le rendrais heureux en voulant bien comprendre un certain nombre de choses. Notre échange de propos prit les dimensions d’un modèle de tact de part et d’autre. Je comprenais tout à fait la situation, et je l’en assurai avec la diction de ceux dont la langue a provisoirement perdu son agilité.

 Dans la rue, que je retrouvai avec la joie qu’on éprouve à rencontrer une vieille amie, je me sentis projeté d’un trottoir à l’autre, ce qui effara de compassion certaines braves gens.

 « Est-ce que nous ne pourrions pas vous offrir un lit ? Nous vous en prions instamment, remettez-vous en à nous. »

 Voici la réplique qui sortit de ma bouche :

 « Votre bonté me fait tourner la tête, mais le bon Dieu me viendra bien en aide.

 -Vous avez raison, mais enfin…

 -Pas de mais », dis-je en coupant doucement court à ce discours.

 Et je m’en allai. Je trouvai fort bien mon chemin, je tirai de ma poche une petite pièce de vingt, sorte de macaron, et je la mangeai.

R.Walser, Le paysage

LE PAYSAGE.

  Tout était si lugubre. Nulle part de ciel, et la terre était trempée. Je marchais, et tout en marchant, je me demandais s’il n’aurait pas mieux valu faire demi-tour et rentrer au bercail. Mais quelque chose d’indistinct m’attirait et je poursuivis mon chemin au sein de ce temps morne et couvert. Je trouvais plaisir à ce deuil infini qui régnait alentour. Mon cœur et mon imagination perçaient dans le brouillard, dans le gris. Tout était si gris. Je m’immobilisai, fasciné par la beauté dans cette non-beauté, ensorcelé d’espoirs au sein de ces désespérances. Il me semblait qu’il m’était désormais impossible d’espérer quoi que ce fut. Puis il me sembla au contraire qu’un bonheur tendre et d’un charme indicible s’insinuait dans le paysage endeuillé, et je crus entendre des sons, mais tout était silencieux. Un autre homme cheminait aussi à travers bois, à travers cette noirceur mélancolique. Sa silhouette masquée était encore un peu plus noire que le noir du paysage. Qui était-il et que voulait-il ? Et tout de suite après, d’autres silhouettes noires surgirent encore, mais aucune de ces silhouettes ne se souciait des autres, chacune semblait avoir assez à faire avec soi-même. Moi non plus, je ne me souciais plus de ce que les gens voulaient ni de l’endroit où ils souhaitaient aller dans les ténèbres, mais je me souciais de moi-même et je sortis pour pénétrer dans ma propre confusion qui m’enlaça soudain de ses bras froids et mouillés et m’attira vers elle. Ô, j’eus le sentiment d’avoir été autrefois un roi et de me trouver désormais contraint d’aller comme un mendiant à travers le vaste monde si gorgé d’incompréhension, si gorgé d’une absence épaisse et sombre de pensée et de sentiment ; j’eus l’impression qu’il était à jamais inutile d’être bon, à jamais impossible de nourrir de louables intentions, et que tout était inepte et que nous n’étions tous que de petits enfants, d’avance livrés à l’inepte et à l’impossible. Puis, juste après, tout, tout redevint bon et je poursuivis ma route d’un cœur indiciblement joyeux à travers la belle et pieuse obscurité.

exercice stoïque

non, ce n’est pas la chose vraie, le truc le plus important, l’endroit où être, là où ça bat. avant cela il y eut une ribambelle imperturbable de telles choses incontournables où semblait se concentrer toute la vie et la vérité du monde. l’Histoire serait la preuve de l’inconsistance profonde de tout ce qui est réel à un moment donné, je ne dis pas de l’inexistence mais en tout cas de l’inconsistance, du fait que ces choses qui éternellement auront existé, ça oui, ne sont en aucun cas éternelles, en aucun cas elles ne pèsent sur la toile invisible du temps.

j’ai comme l’impression que chacun désire de toutes ses forces que ce qui est projeté par sa tête pèse sur la toile du temps, soit quelque chose de plus réel que ce que les autres projettent ou ont projeté. « là, cette fois-ci, oui, c’est pour de vrai, pas du chiqué, c’est fait pour durer, pour être à plein, mon présent est ce qui pèse, le reste n’était qu’un rêve ». certes, on accorde volontiers du poids à certaines valeurs idées ou évènements du passé, on accorde aussi un poids à tout ou partie des projections présentes d’autrui, mais seulement semble-t-il dans la mesure où cette reconnaissance donne un surplus de poids à la sienne propre. hurler son néant en convoquant d’autres voix, passées, présentes ou futures, d’autres néants qui concordent d’une manière ou d’une autre avec le sien, pour le raffermir, en percevoir l’écho. car, croit-on, il n’y a pas d’écho de ce qui n’existe pas.

peut-être y a-t-il là un mécanisme qui fait partie de notre machine de chair et de volonté, un rouage nécessaire pour que chacune de ces machines persévère jusqu’à sa mort plus ou moins programmée. en tout cas, un rouage qui ne donne de fondement à aucune des vies qu’il contribue à maintenir, qui ne justifie aucune projection plus qu’une autre. un rouage parfaitement indifférent à tout contenu.

il n’y a pas de paradis, ni perdu ni à venir, autre que projeté. il n’y a pas de paradis, mais seulement l’attachement à une image du paradis. un attachement sans autre fondement que l’attachement à la vie, aussi automatique, aussi stupide que la vie. il faut à chacun une guirlande d’images fortement investies de désir et de croyance pour vivre avec sérieux. et le sérieux n’est que l’apparence que doivent prendre certaines choses, n’importe laquelle ou presque, pour que l’effort de vivre soit maintenu jusqu’à expiration.

que se passe-t-il alors lorsque ces images ont fané ? que se passe-t-il lorsque ces images ont fané de sorte que l’on se retrouve devant la réalité nue, confuse, ce gros bloc qu’on ne peut ni voir, ni entendre, ni représenter d’aucune manière ? que se passe-t-il lorsque, yeux grand ouverts ou grand fermés, on a plus affaire qu’à ça ?

#2015

lumière banale

on en a jamais fini d’ouvrir des trappes en soi
de changer sa position croyant trouver la bonne, la seule qui puisse se supporter
on en a jamais fini de tomber sur l’idée vraie
le noyau dur, le diamant pur de Vérité
l’enfin véritable enfin hideux reflet de son propre visage
pourtant demain on se découvrira une nouvelle gueule plus hideuse encore
le diamant éclatera comme un fémur de porc sous les coups de hachoir
le noyau ne sera plus qu’un sexe beurré n’inspirant que le dégoût
l’idée vraie aura laissé le souvenir d’une flatulence du vide
et l’on se réveillera les membres écrasés
pour ouvrir une nouvelle trappe en soi.

#2014

faut bien que ça serve à quelque chose

cet espace

tu peux t’y vider

tu peux y déverser ton suc

tu peux y déposer ton âme en gage, que tu ne retrouveras jamais

tu peux y délivrer tes déchets intimes sans souci des écolos

et ainsi accéder à la vie éternelle

car il en va de ton être comme d’un bagage en soute

n’échappe à la mort que celui qui n’excède pas la limite de poids autorisée

et ce poids est infime

c’est pour cela que les nouveaux bergers de nos destins

ont construit l’espace où ces mots sont écrits

l’espace où transitent les ombres et les copies

et qu’il ne faut plus prendre la peine de distinguer d’un réel

qui n’est lui-même que le produit éphémère de ce jeu d’ombres et de copies

regarde dehors : objets, corps et machines exécutent une chorégraphie tout entière écrite

personne ne doit s’en soucier puisque chacun y participe sans même y penser

les âmes, elles, ont migré ailleurs

les âmes ont migré ici

dans leur nouvel élément, leur nouveau sanctuaire

leur idéal bouillon

qui n’a d’égaux en abstraction et puissance

que Dieu et l’argent

c’est ici que ton cerveau comme le mien s’est déplié

et qu’il reçoit sa pitance d’impressions quotidiennes

c’est ici surtout la pompe infinie

qui nous permet à tous deux et tant d’autres de nous décharger

de tout ce poids d’invisible

de tout ce fatras d’intuitions, de pensées, de mouvements secrets

qui faisaient ce que nos ancêtres appelaient âme, cœur, personnalité

qui encombrait ainsi la viande d’homme

et nous privait l’accès à la vie éternelle

le paradis est une poubelle

un magnifique site d’enfouissement

pour nos âmes vides

déchets heureux

car ils se reposeront ici pour les siècles des siècles

 

surtout, ne te débranche pas

car tu le sais autant que moi

celui qui renie le paradis des rachitiques

l’ordure béate qui bondira hors de sa poubelle

ne trouvera que l’angoisse du vide et de la mort

car il se verra de nouveau tel qu’il est.

 

 

 

 

 

 

#2012

sans date

Un pas trop vigoureux à l’assaut d’un escalier, et les os se télescopent. Fracas presque indolore, car tout s’emboîte à la fin  – comme le corps animal est bien fait ! et l’on se retrouve avec la jambe tassée, tassée.

Seulement, ça claudique, peut-être trop puisqu’un trottoir un peu étroit en bordure de départementale, et le phare d’un trente-six tonnes rencontre le coin de la tête qui s’envole et vient se planter sur la tige rouillée d’une girouette.

Il ne reste plus alors qu’à fermer les yeux, bien fort, quand les corbeaux se posent sur le faîte, fermer les yeux, et la bouche, bien fort, les garder bien serrés, soudés. De dépit, ces oiseaux de mauvaise augure se contenteront de croasser dans vos oreilles, sans jamais s’arrêter.

Un moindre mal, certainement.

#2012

mercredi vingt-cinq avril, tôt.

Je suis dans le cockpit d’un avion, une sorte de planeur-bimoteur d’une époque révolue. Mon instructeur de vol est un aviateur à grandes moustaches noires recourbées vers le haut. Ces moustaches, ainsi que la combinaison blanche et le casque de cuir qu’il porte, indiquent que mon instructeur vient lui aussi d’une époque lontaine. Il a l’accent du sud, et ses manières sont celles d’un militaire du sud : brusques et goguenardes, ne laissant jamais la place à une quelconque contradiction.

Nous pilotons à quatre mains. L’avion est en ascension, en proie à des courants robustes qui le rendent difficile à manœuvrer. Je ne me sens pas très sûr de mon pilotage, car je n’ai jamais conduit d’avion. Nonobstant ce fait que j’évite anxieusement de faire parvenir aux oreilles du commandant Moustache, celui-ci lâche le second volant tout en hurlant qu’il s’agit de ma dernière leçon, que je suis prêt pour le service. Je comprends qu’il s’agit d’une préparation à je ne sais quelle guerre.

On vole à très haute altitude, bien au dessus de la dernière couche de nuages, entre des pics rocheux. Je note à peine la hauteur, tout occupé par les gestes du pilotage et les vérifications de niveaux qu’il faut sans cesse reconduire. L’instructeur m’ordonne, en guise d’ultime test, d’exécuter une manœuvre impossible : il s’agit de poser l’appareil sur le sommet du Mont Blanc qui se trouve juste en-dessous de nous, à l’endroit d’une surface herbeuse encastrée dans une paroi rocheuse des plus abruptes. Je tente de m’opposer à l’ordre, en avançant l’argument de ma totale inexpérience, et ne reçois pour toute réponse qu’un rire énorme brusquement suivi d’un regard autoritaire. Avant même d’y réfléchir, je coupe le moteur et laisse les courants ascendants porter l’appareil qui, comme au ralenti, se pose doucement sur cet improbable lieu de pâturage inaccessible et hostile à l’animal.

Je pose le pied sur l’herbe, cligne des yeux, et les rapports glissent alors : mon instructeur m’apparaît soudain énorme, un seul de ses pieds débordant de toutes parts le carré d’herbe où nous sommes posés. Il me hurle de sortir de l’avion, qu’il n’y a aucun risque, entre deux hoquets de son rire gras et tonitruant. Je cligne des yeux une nouvelle fois, et me rend compte qu’à son tour mon corps a brusquement changé de dimensions : il tient à peine en équilibre, un pied posé sur le sommet du pic. L’avion devient un objet miniature et fragile, le commandant marche dessus et le casse. Sous nos corps, un précipice qui plonge dans les nuages en contrebas. « Allez, il n’y a que cinq mille mètres ! », hurle Moustache qui a trouvé le moyen de se cacher, alors qu’il n’y a nulle part où se cacher. Je perds l’équilibre et, abdiquant tout amour-propre, m’agrippe de tous mes membres au pic qui fait désormais la taille de mon oreiller. Une chaussure tombe dans le vide. Je suis mécontent de moi, qui croyais ne plus avoir peur de la mort.

Alors, il faut tomber. C’est la seule fin possible.