untrou

exercice stoïque

non, ce n’est pas la chose vraie, le truc le plus important, l’endroit où être, là où ça bat. avant cela il y eut une ribambelle imperturbable de telles choses incontournables où semblait se concentrer toute la vie et la vérité du monde. l’Histoire serait la preuve de l’inconsistance profonde de tout ce qui est réel à un moment donné, je ne dis pas de l’inexistence mais en tout cas de l’inconsistance, du fait que ces choses qui éternellement auront existé, ça oui, ne sont en aucun cas éternelles, en aucun cas elles ne pèsent sur la toile invisible du temps.

j’ai comme l’impression que chacun désire de toutes ses forces que ce qui est projeté par sa tête pèse sur la toile du temps, soit quelque chose de plus réel que ce que les autres projettent ou ont projeté. « là, cette fois-ci, oui, c’est pour de vrai, pas du chiqué, c’est fait pour durer, pour être à plein, mon présent est ce qui pèse, le reste n’était qu’un rêve ». certes, on accorde volontiers du poids à certaines valeurs idées ou évènements du passé, on accorde aussi un poids à tout ou partie des projections présentes d’autrui, mais seulement semble-t-il dans la mesure où cette reconnaissance donne un surplus de poids à la sienne propre. hurler son néant en convoquant d’autres voix, passées, présentes ou futures, d’autres néants qui concordent d’une manière ou d’une autre avec le sien, pour le raffermir, en percevoir l’écho. car, croit-on, il n’y a pas d’écho de ce qui n’existe pas.

peut-être y a-t-il là un mécanisme qui fait partie de notre machine de chair et de volonté, un rouage nécessaire pour que chacune de ces machines persévère jusqu’à sa mort plus ou moins programmée. en tout cas, un rouage qui ne donne de fondement à aucune des vies qu’il contribue à maintenir, qui ne justifie aucune projection plus qu’une autre. un rouage parfaitement indifférent à tout contenu.

il n’y a pas de paradis, ni perdu ni à venir, autre que projeté. il n’y a pas de paradis, mais seulement l’attachement à une image du paradis. un attachement sans autre fondement que l’attachement à la vie, aussi automatique, aussi stupide que la vie. il faut à chacun une guirlande d’images fortement investies de désir et de croyance pour vivre avec sérieux. et le sérieux n’est que l’apparence que doivent prendre certaines choses, n’importe laquelle ou presque, pour que l’effort de vivre soit maintenu jusqu’à expiration.

que se passe-t-il alors lorsque ces images ont fané ? que se passe-t-il lorsque ces images ont fané de sorte que l’on se retrouve devant la réalité nue, confuse, ce gros bloc qu’on ne peut ni voir, ni entendre, ni représenter d’aucune manière ? que se passe-t-il lorsque, yeux grand ouverts ou grand fermés, on a plus affaire qu’à ça ?

#2015

lumière banale

on en a jamais fini d’ouvrir des trappes en soi
de changer sa position croyant trouver la bonne, la seule qui puisse se supporter
on en a jamais fini de tomber sur l’idée vraie
le noyau dur, le diamant pur de Vérité
l’enfin véritable enfin hideux reflet de son propre visage
pourtant demain on se découvrira une nouvelle gueule plus hideuse encore
le diamant éclatera comme un fémur de porc sous les coups de hachoir
le noyau ne sera plus qu’un sexe beurré n’inspirant que le dégoût
l’idée vraie aura laissé le souvenir d’une flatulence du vide
et l’on se réveillera les membres écrasés
pour ouvrir une nouvelle trappe en soi.

#2014

faut bien que ça serve à quelque chose

cet espace

tu peux t’y vider

tu peux y déverser ton suc

tu peux y déposer ton âme en gage, que tu ne retrouveras jamais

tu peux y délivrer tes déchets intimes sans souci des écolos

et ainsi accéder à la vie éternelle

car il en va de ton être comme d’un bagage en soute

n’échappe à la mort que celui qui n’excède pas la limite de poids autorisée

et ce poids est infime

c’est pour cela que les nouveaux bergers de nos destins

ont construit l’espace où ces mots sont écrits

l’espace où transitent les ombres et les copies

et qu’il ne faut plus prendre la peine de distinguer d’un réel

qui n’est lui-même que le produit éphémère de ce jeu d’ombres et de copies

regarde dehors : objets, corps et machines exécutent une chorégraphie tout entière écrite

personne ne doit s’en soucier puisque chacun y participe sans même y penser

les âmes, elles, ont migré ailleurs

les âmes ont migré ici

dans leur nouvel élément, leur nouveau sanctuaire

leur idéal bouillon

qui n’a d’égaux en abstraction et puissance

que Dieu et l’argent

c’est ici que ton cerveau comme le mien s’est déplié

et qu’il reçoit sa pitance d’impressions quotidiennes

c’est ici surtout la pompe infinie

qui nous permet à tous deux et tant d’autres de nous décharger

de tout ce poids d’invisible

de tout ce fatras d’intuitions, de pensées, de mouvements secrets

qui faisaient ce que nos ancêtres appelaient âme, cœur, personnalité

qui encombrait ainsi la viande d’homme

et nous privait l’accès à la vie éternelle

le paradis est une poubelle

un magnifique site d’enfouissement

pour nos âmes vides

déchets heureux

car ils se reposeront ici pour les siècles des siècles

 

surtout, ne te débranche pas

car tu le sais autant que moi

celui qui renie le paradis des rachitiques

l’ordure béate qui bondira hors de sa poubelle

ne trouvera que l’angoisse du vide et de la mort

car il se verra de nouveau tel qu’il est.

 

 

 

 

 

 

#2012

sans date

Un pas trop vigoureux à l’assaut d’un escalier, et les os se télescopent. Fracas presque indolore, car tout s’emboîte à la fin  – comme le corps animal est bien fait ! et l’on se retrouve avec la jambe tassée, tassée.

Seulement, ça claudique, peut-être trop puisqu’un trottoir un peu étroit en bordure de départementale, et le phare d’un trente-six tonnes rencontre le coin de la tête qui s’envole et vient se planter sur la tige rouillée d’une girouette.

Il ne reste plus alors qu’à fermer les yeux, bien fort, quand les corbeaux se posent sur le faîte, fermer les yeux, et la bouche, bien fort, les garder bien serrés, soudés. De dépit, ces oiseaux de mauvaise augure se contenteront de croasser dans vos oreilles, sans jamais s’arrêter.

Un moindre mal, certainement.

#2012

mercredi vingt-cinq avril, tôt.

Je suis dans le cockpit d’un avion, une sorte de planeur-bimoteur d’une époque révolue. Mon instructeur de vol est un aviateur à grandes moustaches noires recourbées vers le haut. Ces moustaches, ainsi que la combinaison blanche et le casque de cuir qu’il porte, indiquent que mon instructeur vient lui aussi d’une époque lontaine. Il a l’accent du sud, et ses manières sont celles d’un militaire du sud : brusques et goguenardes, ne laissant jamais la place à une quelconque contradiction.

Nous pilotons à quatre mains. L’avion est en ascension, en proie à des courants robustes qui le rendent difficile à manœuvrer. Je ne me sens pas très sûr de mon pilotage, car je n’ai jamais conduit d’avion. Nonobstant ce fait que j’évite anxieusement de faire parvenir aux oreilles du commandant Moustache, celui-ci lâche le second volant tout en hurlant qu’il s’agit de ma dernière leçon, que je suis prêt pour le service. Je comprends qu’il s’agit d’une préparation à je ne sais quelle guerre.

On vole à très haute altitude, bien au dessus de la dernière couche de nuages, entre des pics rocheux. Je note à peine la hauteur, tout occupé par les gestes du pilotage et les vérifications de niveaux qu’il faut sans cesse reconduire. L’instructeur m’ordonne, en guise d’ultime test, d’exécuter une manœuvre impossible : il s’agit de poser l’appareil sur le sommet du Mont Blanc qui se trouve juste en-dessous de nous, à l’endroit d’une surface herbeuse encastrée dans une paroi rocheuse des plus abruptes. Je tente de m’opposer à l’ordre, en avançant l’argument de ma totale inexpérience, et ne reçois pour toute réponse qu’un rire énorme brusquement suivi d’un regard autoritaire. Avant même d’y réfléchir, je coupe le moteur et laisse les courants ascendants porter l’appareil qui, comme au ralenti, se pose doucement sur cet improbable lieu de pâturage inaccessible et hostile à l’animal.

Je pose le pied sur l’herbe, cligne des yeux, et les rapports glissent alors : mon instructeur m’apparaît soudain énorme, un seul de ses pieds débordant de toutes parts le carré d’herbe où nous sommes posés. Il me hurle de sortir de l’avion, qu’il n’y a aucun risque, entre deux hoquets de son rire gras et tonitruant. Je cligne des yeux une nouvelle fois, et me rend compte qu’à son tour mon corps a brusquement changé de dimensions : il tient à peine en équilibre, un pied posé sur le sommet du pic. L’avion devient un objet miniature et fragile, le commandant marche dessus et le casse. Sous nos corps, un précipice qui plonge dans les nuages en contrebas. « Allez, il n’y a que cinq mille mètres ! », hurle Moustache qui a trouvé le moyen de se cacher, alors qu’il n’y a nulle part où se cacher. Je perds l’équilibre et, abdiquant tout amour-propre, m’agrippe de tous mes membres au pic qui fait désormais la taille de mon oreiller. Une chaussure tombe dans le vide. Je suis mécontent de moi, qui croyais ne plus avoir peur de la mort.

Alors, il faut tomber. C’est la seule fin possible.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.